Legendre, Claire: Un héros de roman. Sur Courir de Jean Echenoz

Legendre, Claire
Un héros de roman. Sur Courir de Jean Echenoz

studie beletrie zahraniční

Les personnages de romans ont sur les vraies personnes cette supériorité qu'ils ne meurent jamais.

 

Un héros de roman
Jean Echenoz: Courir, Minuit, 2008
Jean Echenoz: Běhat, přel. Jovanka Šotolová, Mladá fronta, 2009

český překlad textu (version tcheque)

Les personnages de romans ont sur les vraies personnes cette supériorité qu'ils ne meurent jamais. Si l'on avait érigé au centre de Prague une statue d'Emil Zatopek, ses héritiers auraient-ils l'idée de se plaindre à l'artiste du trop peu de ressemblance de l'oeuvre avec son modèle (si si, je vous jure, ses cuisses étaient plus fines que ça – regarde, ils lui ont fait des cuisses de sprinteur, si c'est pas malheureux! les oreilles plus décollées, et il n'a jamais eu cette coupe de cheveux bizarre). Jean Echenoz est un des plus grands romanciers français en ce début de siècle. Un des rares, durant ces deux ou trois dernières décennies, qui ait si fort mérité son Goncourt. Il a écrit sur le Pôle Nord, sur les blondes, sur Maurice Ravel et sur Emil Zatopek. Mais il n'est ni géographe, ni musicien, ni coureur de fond, ni documentariste, ni biographe. Il a inventé une magnifique scène de tremblement de terre à Marseille et personne je crois n'est allé lui dire que c'était scandaleux pour cette pauvre ville de Marseille.

Le roman est un objet bizarre. L'enchaînement des événements ressemble à la réalité. Pourtant rien n'y est vrai. Ou bien, tout y est vrai, car le romancier dit sa vérité : le regard qu'il porte sur le monde, en camera subjective. Il y a entre le roman du dix-neuvième siècle et le roman d'Echenoz aujourd'hui le même écart qu'il y a entre les peintres pompiers et l'art contemporain. Echenoz ne prétend pas montrer la réalité, peut-être incarner une vérité ténue, presque indicible, une vérité intime du monde, une vérité fragile. Lorsqu'il trace le portrait de Ravel, c'est la fragilité du génie qu'il tente de capturer entre ses lignes. Lorsqu'il anime la figure de Zatopek, c'est pour mieux tenter de dire la grandeur et la simplicité d'une humanité qui résiste modestement au rouleau de l'Histoire.

 

Jean Echenoz a cette élégance de l'économie des mots : le sous-entendu est la forme la plus aboutie de sa littérature. Il n'appuie jamais, il suggère. Un impressionniste. Et même : un impressionniste monochrome. Il ne force pas le trait, il procède par petites touches, avec une délicatesse souvent affectueuse et tendrement ironique. Dire cela ce n'est pas dire grand-chose. Juste évoquer pourquoi sa plume fait mouche, pourquoi il habite si bien la forme romanesque. Il s'en empare sans prétention, avec la rigueur et l'humour désolé d'un Satie. Jean Echenoz est un romancier qui cherche Ses recherches documentaires, rigoureuses, ne sauraient résumer son travail. Les détails vestimentaires, technologiques ou géographiques qui émaillent ses romans ne sont qu'une matière à dire autre chose de plus essentiel. Ils sont la base d'un travail d'écriture qui tisse, à partir de ces indices, une trame infiniment plus juste, et plus précieuse, que les indices récoltés.

 

« Sa curiosité le pousse quand-même aussi à visiter le zoo de Berne où Emile se réjouit de voir enfin des singes, espèce qui n'a pas encore droit de séjour en Tchécoslovaquie. Mais les singes ont l'air méchants, aigris, amers, perpétuellement vexés d'avoir raté l'humanité d'un quart de poil. » (p. 109)

Le lecteur acceptera peut-être de se persuader avec moi qu'on se fiche un peu de savoir si les singes du zoo de Berne ont oui ou non fait la gueule à Emil.

S'indigne-t-on que Sofia Coppola ait fait de Marie-Antoinette une écervelée mangeuse de macarons? On peut regretter qu'elle ait fait un film médiocre, mais je ne crois pas avoir entendu quelque défenseur de l'Histoire brandir l'argument de la vérité : Marie-Antoinette n'avait pas les cheveux roses, bien entendu, l'esthétique du film est fondée sur une évocation évidemment anachronique et qu'importe, qu'importe. L'évocation poétique s'accommode volontiers des trahisons du réel. Le réel fait modestement un pas en arrière lorsqu'un artiste tente de se l'approprier. Jean Echenoz a écrit le bain de Maurice Ravel, et cette scène intime n'avait rien, évidemment, de la reconstitution historique. Elle disait pourtant quelque chose de subtil et d'essentiel sur la solitude, la vulnérabilité de l'artiste, la lassitude de son être au monde.

S'indigne-t-on que Miloš Forman ait retenu de Mozart son rire en cascade? Et qu'il ait fait de Salieri un jaloux historique, peut-être un meurtrier? Cette version des faits est infiniment contestable et pourtant, ses personnages ont imagé la légende en même temps qu'ils ont trahi la vérité. Amadeus est truffé d'erreurs historiques et il n'en n'est pas moins un très grand film. Pour les gens de ma génération, Amadeus a contribué à nous faire connaître et aimer Mozart, à nous le rendre vivant.

Je ne connaissais de Zatopek que son nom. Mon père, mon compagnon m'en avaient parlé comme d'un grand champion, éminemment humain et attachant. Mais pour moi qui suis née en 1979 et qui n'ai jamais suivi les jeux olympiques, Zatopek était un nom. Je le reconnais désormais, sur les vidéos, les photographies, parce que le roman d'Echenoz a attiré mon attention sur lui. Et je reconnais en lui quelque chose qui n'a rien à voir avec le sport, quelque chose qui me parle directement.

 

« Au bout de ces six années, la soeur aînée du socialisme et ses fondés de pouvoir pragois, qui ont fait d'Alexander Dubcek un jardinier, décident de rappeler Emile dans la capitale avec l'idée de le promouvoir en faisant de lui un éboueur. Cela semble une vraiment bonne idée, histoire de l'humilier, mais il apparaît vite que ce n'est pas une si bonne idée que ça. D'abord, quand il parcourt les rues de la ville derrière sa benne avec son balai, la population reconnaît aussitôt Emile, tout le monde se met aux fenêtres pour l'ovationner. Puis, ses camarades de travail refusant qu'il ramasse lui-même les ordures, il se contente de courir à petites foulées derrière le camion, sous les encouragements comme avant. Tous les matins, sur son passage, les habitants du quartier où son équipe est affectée descendent sur le trottoir pour l'applaudir, vidant eux-mêmes la poubelle dans la benne. Jamais aucun éboueur du monde n'aura été autant acclamé. Du point de vue des fondés de pouvoir, cette opération est un échec. » (pp. 140-141)

Voilà probablement l'image littéraire que je retiendrai de Zatopek. Ce n'est pas la plus flatteuse pour l'homme, diront peut-être ceux qui l'ont connu. Et puis, peut-être cette scène n'a-t-elle jamais eu lieu. C'est peut-être une invention littéraire plaquée sur une anecdote approximativement rapportée. Qu'importe : cette image ne dit pas seulement Zatopek, elle ne dit pas seulement le champion, elle dit l'homme ; elle ne dit pas seulement l'homme, elle dit l'humanité de l'homme confronté à l'Histoire ; elle ne dit pas seulement l'Histoire, elle dit un peuple dans l'Histoire. Elle dit l'absurdité de cette Histoire et de ce qu'elle a fait à ce peuple. La fierté du peuple. En lisant cette scène pour la première fois, sans connaître Zatopek j'ai eu les larmes aux yeux pour l'ensemble des absurdités historiques que contient métonymiquement cette scène.

Zatopek vous échappe : ne le retenez pas. Il entre dans la mythologie. Il n'est peut-être plus exactement lui-même mais il est là, immortel. Au-delà du champion dont les exploits et la personnalité ont marqué l'Histoire, son nom est aussi, désormais, une incarnation, une représentation métonymique (et empathique, tendre, pudique) du peuple tchèque et de son Histoire. Mieux qu'une statue : un personnage.

 

La littérature ne prétend pas fabriquer l'Histoire : elle fabrique du sensible avec du « mentir vrai ». Je reste persuadée que ce qui pourrait arriver de mieux à Marie-Jo Perec ou à Laure Manaudou serait qu'un écrivain tchèque leur offre une postérité romanesque. Mais en sont-elles dignes ?

Claire Legendre, septembre 2009
www.clairelegendre.net

© Claire Legendre

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