Raymond-Thimonga, Philippe F

rozhovor beletrie zahraniční

Entretien réalisé par Corinne Mazel à l’occasion de l’édition en tchèque du roman de Philippe Raymond-Thimonga : Ressemblances (Podobenství) par les Editions Dauphin ; Prague, mars 2002.

Ressemblances de Philippe Raymond-Thimonga
entretien

Dans un hôtel de banlieue, un homme, Vincent Lauze, qui est peut-être Dieu, est sujet à des tendances suicidaires. Dépressif et perplexe il pense à se supprimer, les hommes n’éprouvant plus pour lui qu’une « large, tenace et tout à fait indifférente curiosité ».

Philippe Raymond-Thimonga, pourquoi avez-vous choisi de situer « l’action » de votre roman dans un hôtel, lieu de passage, de l’éphémère ; n’y a-t-il pas là contradiction entre cet aspect éphémère et le divin que questionne votre roman ?
Bien au contraire, l'opposition n'est qu'apparente, puisque le Dieu que représente Vincent Lauze, un Dieu en phase avec l'Occident contemporain, ne se vit plus comme éternel, omnipotent et infaillible, mais comme problématique, facultatif, peut-être transitoire, voire auto-dégradable. C'est un Dieu que le doute des hommes a fini par ronger, et qui trouve dans cet hôtel de banlieue un endroit ajusté à son état d'esprit. Maintenant, sur un autre plan, l'alliance de l'éternel et de l'éphémère a toujours caractérisé, dans les mythes ou dans l'histoire, la rencontre du divin et de l'humain.

Vous faites dire à Vincent Lauze qu’il se sent concerné par les visites que lui rendent les hommes comme « un fil (l’est) par les funambules qui dansent sur lui. » Est-ce là votre conception de la relation de Dieu aux hommes ?
Dans mon esprit, ce serait plutôt un des modes de relations de l'homme à Dieu, dû à l'idée que l'homme se fait parfois d'un divin dont il dépend mais qui semble indifférent au cours, plus ou moins périlleux ou gracieux, de son existence. En fait, à mes yeux, il n'est pas possible d'envisager séparément les relations respectives de Dieu et de l'homme. Elles sont codépendantes, l'une engendrant l'autre, jusqu'au point même d'être permutables. Je crois profondément à une création réciproque de l'humain et du divin. Ou encore, on pourrait dire : de Dieu ou l'homme, qui est le danseur ? qui est le fil ? Pour l’Eglise, personnifiée par le Cardinal, la visite de Vincent Lauze « constitue une lamentable incongruité ».

Dieu est-il, à vos yeux si embarrassant pour le dogme ?
Oui. Sans aucune hésitation. Ce serait trop long à développer, mais les religions instituées, passé le premier temps de la Révélation, se sont toujours trouvées en porte à faux avec la présence effective de Dieu, on pourrait dire avec son « effraction ». C'est dans la nature même des religions d'être avant tout politiques, donc peu spirituelles, car cherchant à gérer le divin en l'homme, à canaliser leurs relations trop libres et imprévisibles. A ce sujet, je renverrai à la manière magistrale dont Dostoïevski a traité cette question avec le récit Le Grand Inquisiteur, dans Les frères Karamazov. Ce récit est une des références importantes de Ressemblances.

La créature s’étant écartée du chemin initial, Dieu (s’il s’agit bien de lui, vous laissez planer le doute) désabusé se retrouve échoué dans un hôtel de banlieue. Cette déroute reflète-t-elle votre vision, pessimiste, d’une humanité sans spiritualité, d’un « homme vidé de transcendance » comme l’évoque Satan, l’autre face du divin ?
L'autre face, je ne sais pas, mais Satan est sans doute une part du Divin, et cet aspect entrouvre des abîmes que je ne fais qu'effleurer dans le roman, (comme bien des auteurs avant moi), et vers lesquels on hésite à se pencher. Sinon, à votre question je répondrai ainsi : la déroute de Vincent Lauze ne reflète pas une « vision » pessimiste du divin en Occident, mais un simple et évident constat. Il n'est pas nécessaire d'être prophète pour s'apercevoir que le spirituel n'est pas aujourd'hui la préoccupation première de la société occidentale ( alors qu'il est l'enjeu de stratégies fanatiques et barbares en d'autres régions du globe ). Ce fait est souvent pénible, voire angoissant, mais n'entraîne pas de pessimisme chez moi. Je pense même que cette chute ou ce retrait du spirituel en Occident est, malheureusement, nécessaire, peut-être souhaitable; en tout cas, il m'apparaît comme historiquement compréhensible. J'ignore totalement la durée des flux et des reflux du spirituel, mais je n'ai pas d'inquiétude sur son devenir en l'homme. Une chose est assurée, que l'on croit ou non en Dieu, le monde est profondément énigmatique.

Dieu-Vincent Lauze, songe à se supprimer pour que vive sa création. N’y a-t-il pas de vie possible pour la créature sans la mort de son créateur ? On pense plutôt habituellement au meurtre du créateur, de Dieu, du père, etc… L’idée du suicide est, je trouve, la grande originalité de votre livre. Mais un Dieu suicidaire est-il encore divin ?
Justement, si Dieu dans Ressemblances songe à se supprimer ce n'est pas dans un geste sacrificiel, noble et symbolique, qui permettrait aux hommes de vivre. Il a tragiquement dépassé cette position, génératrice de vie dans la plupart des religions et des mythes, au profit d'une attitude purement personnelle et dépressive. S'il se retire, ce n'est plus afin que d'autres adviennent, mais parce qu'il a perdu foi en sa Création, et donc en lui. Son ultime générosité, si l'on peut dire, consisterait dans le choix de s'anéantir lui, plutôt qu'une création totalement incontrôlable. Choix qui est sans doute « sympathique » de sa part, mais dès lors on peut se demander si un Etre traversé par des tentations suicidaires est, réellement, Dieu ? C'est une des incertitudes du roman, précisément, qui vont troubler tous les personnages, jusqu'à Satan lui-même. Si je n'y réponds pas, ce n'est pas pour entretenir le mystère, mais parce que cette question, comme celle d'ailleurs de la disparition ou de la survie de Vincent Lauze, sont des questions trop intimes auxquelles il revient à chaque lecteur de répondre.

Entretien réalisé par Corinne Mazel le 17 mars 2002 à l’occasion de l’édition en tchèque du roman de Philippe Raymond-Thimonga : Ressemblances (Podobenství) par les Editions Dauphin ; Prague, mars 2002.

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